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DÉBAT – Loi n° 07/2010 déclarant l’esclavage et la traite négrière crimes contre l’humanité : Pr Der Thiam : « Le Sénégal, une fois de plus, donne l’exemple à suivre »
Vote, à l’unanimité du projet de loi n° 07/2010
Il s’agit assurément d’un évènement historique dans la mesure où, depuis la loi Toubira Delanon, votée par le Parlement français le 10 mai 2007, proclamant la traite négrière Atlantique et l’esclavage crimes contre l’humanité, c’est bien la première fois qu’un pays africain a pris l’initiative courageuse et historique de relayer cette excellente décision en la faisant prendre en charge par ceux-là mêmes qui ont été les victimes de ces fléaux, dans le continent qui a servi de théâtre à cette abominable tragédie. Tout cela sur la base d’une démarche de totale indépendance, de volontarisme conscient et de responsabilité assumée. Si nous Africains, nous n’assumons pas la prise en charge des problèmes qui nous concernent au premier chef et si nous ne prenons pas la décision d’engager le combat pour défendre nos intérêts, faire connaître nos points de vue, sensibiliser nos populations à ces défis et nous impliquer fortement dans la prise en compte de ces enjeux, qui d’autre le ferait à notre place ?
Je tiens ici à rendre un hommage vibrant à la député guyanaise Christine Toubira Delanon, qui a eu l’excellente initiative d’avoir élaboré une proposition de loi déclarant la traite négrière Atlantique et l’esclavage crimes contre l’humanité. J’associe à cet hommage, toute l’Assemblée nationale française qui, dans un élan unitaire admirable, a voté cette loi avec ferveur et communion. Mais, on ne trouvera jamais de mots assez forts pour magnifier l’acte que le président Wade vient de poser. Bien que la France a ouvert la voie, rares ont été les initiatives qui ont osé relayer cette décision, expression pourtant d’un humanisme élevé et d’un courage politique, qui méritent d’être salués. Bien que des députés français l’aient demandé, le Parlement européen n’a pas encore daigné, à ma connaissance, prendre des initiatives allant dans le même sens. Certes récemment, les parlementaires américains ont voté une résolution s’inscrivant dans la voie ouverte par la député guyanaise, mais aucune institution parlementaire d’Afrique ou de sa Diaspora, aucun leader africain n’avait pris ce sujet à bras-le-corps. C’est pour cela que l’acte posé par le président Wade honore son pays et réhabilité du même coup le continent africain, ainsi que les pays de la diaspora.
Le choix de la date du 27 avril 2010
La traite négrière a été abolie dès 1794 par la Convention avant d’être rétablie en 1802 par Napoléon. Mais face au combat mené par les esclaves d’une part, d’autre part par le mouvement abolitionniste, la plupart des puissances européennes à partir de 1814 prononcent l’abolition de l’esclavage. La France attendra, quant à elle, 1848 pour s’engager dans le même mouvement à la date précisément du 27 avril. Le rôle joué par Schœlcher dans ce processus a été déterminant. Cette date marque donc la libération des esclaves dans les colonies dont le Sénégal faisait partie. Date ne pouvait donc être mieux choisie.
Argumentaire d’un niveau scientifique élevé, communion, ferveur et émotion – L’honorable Docteur Ndoye a rappelé le combat mené par l’Unesco et notre frère, le sémillant Doudou Diène à travers les routes de l’esclavage. Il a même évoqué l’histoire de Benkoss de Colombie, en 1599, soit 290 ans, avant la Révolution haïtienne. Il est vrai que dans ce pays des soulèvements y sont attestés en 1512, 1516, etc.
Samba Diouldé Thiam, avec la sagesse qui le caractérise, s’est en substance écrié : « Ce projet n’est pas un acte de mimétisme ; sa symbolique est importante et il s’inscrit dans l’importante question de notre identité et du désir de notre continent d’être un pôle politique de puissance, de paix et de renaissance ».
Ibra Diouf Niokhobaye, qui rentrait d’une session du Parlement de la Cedeao, a informé ses collègues de l’immense espoir que les parlementaires de notre région placent dans le président Wade dont les prises de position forcent l’admiration des peuples africains. Ils le considèrent tous, comme le porte-parole de leurs aspirations et leur référence. Il a souhaité que notre Assemblée invite le Parlement de la Cedeao, le Parlement africain, le Parlement francophone et le Parlement des pays membres de l’Oct et l’Union africaine à aborder le sujet, à ce l’approprier et à ramer dans le même sens que le Sénégal. Le député Abdoulaye Ndour est, lui, parti de 1822 pour évoquer le combat de William Wilberforce avant d’évoquer l’Association des amis des Noirs à laquelle ont appartenus William Pit, l’Abbé Grégoire, le Compte de Volney, etc., à laquelle il a rendu un hommage plus que mérité. Le député Sékou Sambou, après avoir souligné que l’esclavage a privé l’homme de sa dignité, a été jusqu’à proposer qu’une journée mondiale soit instituée par l’Onu pour dénoncer l’esclavage et la traite négrière.
Le député Souaré a, quant à lui, abordé l’amendement d’Abraham Lincoln à la Constitution des Etats-Unis sur l’esclavage et souligné l’action de Victor Schoelscher avant d’indiquer que la France n’a ratifié le statut de Rome qu’en l’an 2000. Il a terminé par un rappel au consensus.
Le député Mbaye Niang a fourni d’utiles éclairages sur des personnages historiques comme War Diabi, l’Imam Abdou Khadre Kane, penseur, soufi éminent du Fouta pour ensuite demander que notre histoire soit vite réécrite après cette loi et que nos langues nationales soient enseignées dans nos écoles avant de proclamer que « tout le monde est d’accord avec ce projet ».
Les députés Aïssatou Coulibay, Issakha Ly, Georges Tendeng, Demba Diop, Samba Bathily, ont soutenu le même point de vue et souhaité que de nouveaux manuels d’histoire dans nos écoles, fassent une large place à cette problématique au profit de nos enfants. Et, pour que ce message atteigne sa cible, certains se sont exprimés en langues nationales. Ils ont en plus mis l’accent sur le sens de ce combat. Me Babou, avec l’éloquence, la pugnacité et l’intelligence qu’on lui connaît, a rappelé que la séance du mardi 23 mars était une séance historique.
Le patriotisme sénégalais en force
Dans une rétrospective dans laquelle Senghor, Abdou Diouf, Cheikh Anta Diop et d’autres intellectuels ont été convoqués, il a souligné avec émotion la Shoa et a développé un vigoureux plaidoyer pour que l’homme africain soit enfin décomplexé. Tout en s’interrogeant sur le retard qu’on a observé pour s’attaquer à cette thématique et en se posant la question de savoir pourquoi un tel projet vient-il maintenant au Parlement, Ndèye Fatou Touré a déclaré avec force : nous ne voulons pas d’une Afrique à genoux, nous voulons une Afrique forte et puissante économiquement et politiquement après avoir proclamé, dès l’entame, « nous sommes tous d’accord ».
Les vaillantes Oumou Sow et Aïda Mbodj, les percutants députés Tafsir Thioye, Lamine Dia et l’incontournable Doudou Wade, avec une rhétorique bien articulée, des arguments choisis, une éloquence admirable et une émotion forte ont fait vibrer l’hémicycle par la qualité de leurs prestations. Jamais séance parlementaire n’avait connu un débat aussi élevé, des orateurs aussi brillants. Jamais le patriotisme sénégalais ne s’était exprimé avec autant de force et d’unanimité au sein de notre institution. Après les moments que nous avons vécu au lendemain des malheurs qui ont frappé la République sœur haïtienne, notre Assemblée nationale, sous la houlette de son admirable président, Mamadou Seck, venait de prouver qu’elle était une assemblée de renouveau capable de se hisser au niveau de l’initiative admirable du président Wade l’avait convoquée ; elle a écrit une belle page d’histoire, grâce à laquelle, ce jour du 23 mars 2010 sera marqué d’une pierre blanche. Demain, nos enfants et nos petits enfants pourront dire avec fierté, tel de mes parents a participé à cette mémorable séance.
Enfin, en ce qui concerne le choix de la conjoncture, je vous renvoie à la note de l’Editeur du livre de Condorcet intitulé « Réflexions sur l’esclavage des nègres » paru dans la collection « Les livres qui ont changé le monde » édité par le journal « Le Monde » et Flammarion. Dans cette note, David Rochefort, après avoir rappelé le lourd tribut de sang et de luttes qu’il a fallu payer, pour obtenir l’abolition écrit : « Mais, si ce dernier est désormais partout aboli, mettant fin à une pratique plurimillénaire, l’assujettissement et la privation de liberté demeurent des questions d’actualité. En 2005, la France a été condamnée par la Cour européenne des droits de l’Homme pour n’avoir pas explicitement fait condamner un cas d’esclavage domestique. Le Bureau international du Travail considère que 12,3 millions de personnes sont victimes de travail forcé. La traite d’êtres humains, l’exploitation sexuelle et l’esclavage moderne persistent dans les pays riches comme dans les pays pauvres. Autant de fléaux qui appellent, conclut-il, « de nouveaux Condorcet ».
Notre président et le Parlement sénégalais viennent de répondre à son ardente supplique.
Article publié dans le journal officiel de la République du Sénégal: le lien est ici.
